Le Street Art investit les salles de ventes de Paris à Marseille

Le 30 septembre 2013 par Christophe Blanc

magazine_couverture« Les sceptiques devront sans doute réviser leur jugement. L’art urbain n’est pas, sur le marché, un simple feu de paille, mais une tendance partie pour jouer sur le long terme », affirme la dernière édition de la Gazette Drouot, dont le dossier est consacré à cette forme d’expression artistique en plein essor. De fait, après avoir investi la rue, puis fait leur entrée dans les galeries, les œuvres d’art urbain sont désormais de plus en plus souvent présentées aux enchères. Elles constitueront ainsi une part importante des lots proposés par Leclere Maison de Ventes le 30 septembre prochain (1) avant de faire l’objet d’une vente spécifique à Drouot le 25 octobre.

Un courant artistique foisonnant

Seen

SEEN (1961)
SEEN (1961) Sans titre, 2010.
Aérosol sur papier.
95 x 60 cm. Proposée à la vente chez Leclere MDV, le 30 septembre 2013.

Difficile de définir l’art urbain ! « Il résiste à la caractérisation et encore plus à la caricature car, contrairement à ce que l’on croit trop souvent, il ne se définit nullement par un style ou une technique spécifique mais plutôt par le lieu dans lequel il est né et s’est épanoui : la rue », explique Timothé Leszczynski, responsable du département Street Art & graffitis chez Leclere Maison de ventes.
Les œuvres présentées le 30 septembre prochain par cette maison pionnière dans ce secteur novateur illustrent le propos. Signées des plus grands noms de l’art urbain – Ron English, Shepard Fairey, Seen ou Andrew Mc Attee -, elles ont chacune leur style et leur personnalité propre. De même les lots proposés à Drouot démontrent que le Street Art ne peut se définir par le seul usage de la bombe aérosol, les artistes recourant à une palette bien plus étendue de techniques, comme le collage, le pochoir, la performance au pinceau voire même le bas-relief…

Shepard Fairey

SHEPARD FAIREY (1970) Obey Arrow. (2001). Pochoir sur bois. Signé et daté en bas à droite, signé et numéroté 1/2 au dos. 62 x 47 cm. Proposé à la vente le 30 septembre 2013 chez Leclere MDV.

De Philadelphie
à Paris

Faut-il le préciser ? Le Street Art n’est nullement résumable aux tags des origines ni bien sûr aux graffitis grossiers qui souillent certains murs de nos métropoles. « L’art urbain ne consiste pas à apposer son nom un maximum de fois pour délimiter son territoire, c’est aller au-delà et montrer une pratique et une attitude artistique sincères », affirme Medhi Ben Cheikh, fondateur de la galerie Itinérance et initiateur d’un parcours de création réalisé en extérieur dans le XIII arrondissement de Paris (2).
Reste que le Street Art est bien né aux marges de la société, dans les faubourgs, les banlieues des grandes villes. Comme l’explique Claire Papon, « l’histoire commence à la fin des années 1960 à Philadelphie, mais surtout à New York au tout début de la décennie suivante. Les “poseurs de tags” ont l’embarras du choix dans la ville entre façades, boîtes aux lettres, cabines téléphoniques, tunnels, autobus et wagons de métro. Les street artistes peuvent s’en donner à cœur joie, même s’ils se livrent souvent à un jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre (3). » Ce n’est que dans les années 80 que le mouvement gagnera l’Europe, avec une prédilection pour Londres et Paris où un artiste majeur tel que JonOne décidera de s’installer, contribuant à faire de la capitale française, l’une des places majeures d’un courant désormais totalement mondialisé.

Agora artistique

Sans renier les racines de leur mouvement, et tout en continuant à s’exprimer dans la rue, les artistes de Street Art tiennent toutefois eux-mêmes à se distinguer des simples gangs qui se contentent d’apposer leurs signatures dans l’espace public. Pour Timothé Leszczynski, la différence ne réside pas seulement dans la qualité graphique. « Ce sont des démarches irréconciliables », explique-t-il. « Les uns sont dans une attitude de repli sur eux-mêmes, tandis que les autres s’engagent dans une quête d’échange, de dialogue avec le public. Ils sont dans la réflexion et le questionnement. Ils ne cherchent pas à s’approprier l’espace public mais à le transformer en lieu d’exposition voire en agora artistique. » Les artistes de Street Art ne s’y trompent pas, qualifiant les autres de « vandales ».

Andrew Mc Attee

ANDREW MC ATTEE (1972), Twisted Science, 2013. Acrylique et aérosol sur toile.Signée, titrée et datée au dos. 137 x 96.5 cm. Proposée à la vente chez Leclere MDV, le 30 septembre 2013.

Les amateurs d’art et les collectionneurs l’ont parfaitement perçu, si bien que, depuis une décennie, la cote de l’art urbain grimpe en flèche. Selon le rapport Artprice 2011-2012 sur l’art contemporain, les ventes d’art urbain ont augmenté de plus de 90 % entre 2002 et 2012 ! Qui sont les acheteurs qui permettent à ce marché de connaître une telle croissance ? Selon Mathilde Jourdain, organisatrice d’expositions itinérante de Street Art, « il n’y a pas de profil type. En général, il s’agit plutôt d’hommes âgés de 35 à 55 ans, des cadres, des chefs d’entreprise, mais toujours de vrais amateurs, pas des spéculateurs (4). » Spécialisé dans l’art urbain depuis sa rencontre avec l’artiste JonOne, le galeriste Frank Le Feuvre souligne aussi l’éclectisme des amateurs d’art urbain, signalant même la présence parmi ses clients de « collectionneurs généralistes » acquérant « aussi bien de l’art flamand que des grands maîtres de l’art moderne » (5).

Ron English

RON ENGLISH (1959), Figment, 2011. Lithographie rehaussée à l’acrylique. Signée en bas à droite. 61 x 61 cm. Proposée à la vente chez Leclere MDV, le 30 septembre 2013.

Ne s’agit-il pas cependant d’un phénomène générationnel ? Dans la Gazette Drouot, la galeriste Magda Danysz, pionnière dans la promotion du Street Art, le reconnaît implicitement, en déclarant : « Ayant grandi à Paris dans les années 1980, j’appartiens clairement à la première génération née avec les arts urbains. » Timothé Leszczynski confirme : « Les acheteurs de Street Art se recrutent principalement parmi les générations qui ont découvert ce mode d’expression dans leur espace urbain ou à travers le cinéma et qui veulent retrouver l’émotion qu’ils ont ressentie alors. C’est pourquoi ils souhaitent maintenant accrocher chez eux des œuvres de ce courant. Toutefois, cela va au-delà de la simple nostalgie car les amateurs accompagnent les évolutions du mouvement, se renseignent sur ses nouveautés, ses inflexions. C’est pourquoi, je pense que ce courant est appelé à perdurer, d’autant que de nouvelles générations d’artistes viennent sans cesse l’enrichir. » Il n’est pas le seul à le penser. Dans le rapport Artprice 2011-2012, le chapitre consacré à l’art urbain était intitulé… « La Relève » !

(1) Clin d’œil sur le XXe siècle, lundi 30 septembre 2013, 14 h 30, 5 rue Vincent Courdouan, 13006 Marseille. Le catalogue complet est consultable en ligne sur le site de Leclere Maison de Ventes.

(2), (3), (4), (5), La Gazette Drouot, 27/09/13.

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