Hommage à Marcel Breuer, figure radicale du modernisme

Le 8 août 2013 par Christophe Blanc
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Vue de l’exposition Breuer réalisée par Lothaire Hucki pour la villa Noailles.

Une exposition organisée par la villa Noailles rend hommage à Marcel Breuer dans le cadre de la huitième édition de la Design Parade. Assortie de la publication d’un ouvrage collectif réalisé avec le soutien de Leclere-Maison de ventes, c’est une belle occasion de découvrir que l’œuvre de cet architecte et designer au modernisme radical est loin de se résumer à ses célèbres chaises en tubes métalliques.

« Il était urgent d’organiser en France un hommage Marcel Breuer », affirment Stéphane Boudin-Lestienne et Alexandre Mare, commissaires de l’exposition qui lui est consacrée, jusqu’au 29 septembre prochain, à la villa Noailles d’Hyères (1).

Un géant méconnu de la modernité

Il est vrai que le designer et architecte américain d’origine hongroise reste mal connu dans notre pays, alors qu’il y réalisa pourtant certaines de ses plus audacieuses créations architecturales. « Bien sûr, chacun connaît sa célèbre chaise Wassily à tubes métalliques – toujours fabriquée par Knoll – qui, dans les années 60 est devenue une véritable icône de la modernité. En revanche, plus rares sont, par exemple, les personnes qui savent qu’il est l’auteur, avec Pier Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss, de la conception du chef-d’œuvre d’architecture moderne qu’est le Palais de l’Unesco à Paris. Surtout, la cohérence de sa pensée et de son œuvre est souvent ignorée », explique Stéphane Boudin-Lestienne.
Car, comme le fait valoir l’exposition, Marcel Breuer est l’une des figures les plus radicales du modernisme. Ayant rejoint le mouvement Bauhaus à 18 ans après avoir commencé des études aux Beaux-Arts de Vienne, il choquera ainsi nombre de critiques de son temps en raison de la façon dont il subvertit le processus créatif.

Selon une anecdote plaisante, l’idée du mobilier métallique aurait ainsi été insufflée à Breuer par sa passion pour sa nouvelle bicyclette Adler (photo de Lothaire Hucki pour la villa Noailles).

Selon une anecdote plaisante, l’idée du mobilier métallique aurait ainsi été insufflée à Breuer par sa passion pour sa nouvelle bicyclette Adler (photo de Lothaire Hucki pour la villa Noailles).

Au commencement était… la matière

En effet, alors que ses contemporains continuent de créer en partant d’une idée, Breuer, lui, part volontiers de la matière, inversant la logique artistique traditionnelle. Selon une anecdote plaisante, l’idée du mobilier métallique aurait ainsi été insufflée à Breuer par sa passion pour sa nouvelle bicyclette Adler !
Cette démarche novatrice inspire aujourd’hui encore les créateurs contemporains. Dans l’ouvrage collectif (2) publié à l’occasion de l’exposition avec le soutien de Leclere-Maison de ventes, le designer contemporain Konstantin Grcic confie sa stupéfaction : « Traditions, modèles du passé, savoir académique n’avaient aucune prise sur lui. Il voulait partir de zéro. […] J’étais fasciné de voir comment sans cesse Breuer retravaillait ses créations. En tant qu’artisan j’avais appris à travailler de façon complètement différente : on faisait des esquisses, on fabriquait et l’objet était là. Les créations de Breuer par contre étaient pour moi comme une révélation : une invitation à l’aventure qui m’a donné l’envie de devenir designer. »

Breuer chambre de plein air

Dans sa chambre de plein air, Charles de Noailles avait placé un fauteuil signé Breuer.

Rousseau au Bauhaus

Autre preuve de radicalité : dès les années 1920, Marcel Breuer veille scrupuleusement à ce que ses meubles puissent être démontables et duplicables. À rebours de nombreux artistes, il ne craint pas d’embrasser une logique industrielle et même le revendique, cassant tous les codes, franchissant toutes les frontières et faisant fi de toutes les prévenances. Ainsi lorsqu’il entreprend de transformer ses chefs-d’œuvre en mobilier pliable. « Il fait se rencontrer deux cultures, une culture bourgeoise (le fauteuil et son confort) et une culture dite populaire (le pliant de camping). Ou, si l’on préfère, il adapte le confort moderne à des préoccupations nomades et permet un retour à la nature dans des conditions optimales – en somme, c’est Rousseau au Bauhaus », écrivent Alexandre Mare et Stéphane Boudin-Lestienne.
Cette posture assumée associant, dans une sublime épure, esprit fonctionnaliste, aspirations démocratiques et capacités industrielles lui attire, à l’origine, bien des critiques. En 1929, Eileen Gray pourtant elle aussi créatrice de mobilier métallique dénonce ces « exagérations qui consistaient à introduire dans une pièce destinée au repos ou au travail chez soi, un mobilier de camping, chaises américaines et fauteuils pliants. Plus d’intimité, plus d’atmosphère ! On simplifiait jusqu’à la mort. »

 “Je crois que l’architecte en tant qu’artiste peut s’exprimer pleinement à travers le béton”, affirmait Marcel Breuer. Ici, une vue de l'immeuble qu'il a réalisé à Mérignac pour les laboratoires pharmaceutiques Sarget.

“Je crois que l’architecte en tant qu’artiste peut s’exprimer pleinement à travers le béton”, affirmait Marcel Breuer. Ici, une vue de l’immeuble qu’il a réalisé à Mérignac pour les laboratoires pharmaceutiques Sarget.

Revalorisation du béton

Mais Breuer n’étant pas le genre d’hommes à se laisser intimider, il restera toute sa vie fidèle à ses principes exigeants, s’inscrivant de la sorte au cœur même du mouvement moderne. Bien sûr, cela se vérifie aussi dans son œuvre d’architecte fort bien mise en valeur par l’exposition. Ici encore, Marcel Breuer part de la matière. Et sa matière de prédilection, si emblématique de son temps, c’est le béton. En 1973, avec son aplomb légendaire, ignorant les réticences que suscite un matériau dévalorisé pour son usage immodéré dans les grands ensembles d’habitation de l’immédiat après-guerre, il affirmait : « Je crois que l’architecte en tant qu’artiste peut s’exprimer pleinement à travers le béton. » Et, dans une défense des panneaux préfabriqués, il enfonçait le clou, déclarant que « l’architecture doit créer des formes qui supportent la répétition ».
Des sentences rien moins que gratuites : Breuer les a en effet mises en œuvre dans les nombreux édifices qu’il a conçus en France et que présentent tout particulièrement l’exposition de la villa Noailles. Comme l’écrit Dominique Amouroux, « de La Gaude à Bordeaux, de Flaine à Bayonne et à Paris, d’immeubles d’habitation en hôtels, de bureaux en centre de recherche, de laboratoire en ambassade se déploient des images qui balayent les idées reçues. Par leur intermédiaire, Marcel Breuer montre qu’il est possible de manipuler la masse et la lévitation, l’épaisseur et le mouvement, la répétition et l’effet plastique, la préfabrication et la sensualité. »

Réalisé avec le soutien de Leclere-Maison de ventes, l'ouvrage publié à l'occasion de l'exposition fait valoir combien l'œuvre de Breuer est "un miroir tendu au présent”.

Réalisé avec le soutien de Leclere-Maison de ventes, l’ouvrage collectif publié à l’occasion de l’exposition fait valoir combien l’œuvre de Breuer est “un miroir tendu au présent”.

Un miroir tendu au présent

Pour autant, l’exposition évite habilement l’écueil de la simple hagiographie. En faisant leur entrée dans l’édifice à la fois mythique et vivant qu’est la villa Noailles, ses œuvres se retrouvent d’autant moins muséifiées que certaines d’entre elles y avaient déjà été placées du vivant de Charles et Marie-Laure de Noailles. Ainsi du fauteuil B3 qui avait trouvé sa place dans la chambre de plein air aménagée par Jean Prouvé. Conformément à la vocation de la villa et grâce à la scénographie fort réussie signée David des Moutis, cette rencontre entre un lieu et une œuvre, prend la forme d’un véritable dialogue dont la polyphonie est encore renforcée par les témoignages recueillis dans l’ouvrage publié avec le soutien de Leclere-Maison de ventes.
Comme l’affirme Damien Leclere, « l’œuvre de Breuer et sa pensée restent au cœur de la vie. Aujourd’hui encore, ses créations fascinent parce qu’elles sont emblématiques de notre passé proche et qu’elles témoignent d’une dynamique non totalement révolue : celle de la modernité. Loin d’exprimer une simple nostalgie, l’intérêt avéré des collectionneurs pour ses œuvres s’explique plutôt par leur capacité à susciter un questionnement sur notre temps. » Ce que Stéphane Boudin-Lestienne résume d’une formule : « L’œuvre de Breuer est un miroir tendu au présent, une interpellation ».

(1) « Sun & Shadow », exposition Marcel Breuer, villa Noailles, Hyères (Var), jusqu’au 29 septembre (renseignements complémentaires sur : www.villanoailles-hyeres.com).
(2) « Marcel Breuer à la villa Noailles », ouvrage collectif réalisé sous la direction de Stéphane Boudin-Lestienne et Alexandre Mare, édité par la villa Noailles et Leclere-Maison de ventes, est vendu par correspondance 15 euros frais de port compris par Leclere-Maison de Ventes.

4 réponses to “Hommage à Marcel Breuer, figure radicale du modernisme”

  • très belle expo . A voir et revoir en emmenant ces amis!!!!

    cordialement

    joelle fouilloux

  • Nathalie Banel

    Bonjour

    pouvez-vous me dire comment acheter/commander l’ouvrage “Marcel Breuer à la Villa Noailles”, je n’ai pas vu sur votre site.
    Merci
    Cordialement
    N. Banel

    • Christophe Blanc

      Bonjour,
      L’ouvrage collectif « Marcel Breuer à la villa Noailles » est disponible auprès de Leclere Maison de Ventes au tarif de 15 euros frais de port compris. Voici leurs coordonnées :
      Leclere Maison de Ventes
      Tel : 04 91 50 00 00
      5 rue Vincent Courdouan 13006 Marseille
      (au niveau du 132 rue paradis à droite)
      Fax : 04 91 67 36 59
      e-mail : contact@leclere-mdv.com
      Bien cordialement,
      L’Equipe d’Artefact

  • AC

    Il est vrai que le designer et architecte américain d’origine hongroise reste mal connu dans notre pays, alors qu’il y réalisa pourtant certaines de ses plus audacieuses créations architecturales.

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