Jean-Noël Bret : “L’histoire de l’art n’est pas un passe-temps d’érudits !”

Le 29 avril 2013 par Christophe Blanc

JNBRETLes 3 et 4 mai prochains, Marseille accueillera un colloque international consacré à « l’Académie de France à Rome et la culture européenne du Grand Tour ». Nous avons rencontré son initiateur, Jean-Noël Bret, ancien galeriste et enseignant à l’École des Beaux-Arts de Marseille et président de l’Association euroméditerranéenne pour l’histoire de l’art et l’esthétique (AEPHAE), pour qu’il nous présente cette manifestation. Une belle occasion aussi d’évoquer la nécessité de mieux promouvoir l’histoire de l’art auprès du grand public.

Artefact : Vous êtes à l’initiative du colloque international prochainement consacré, à Marseille, au « Grand Tour ». Pouvez-vous, tout d’abord, nous dire de quoi il s’agit ?

Jean-Noël Bret : Ce que nous nommons « Grand Tour », c’est le voyage initiatique qu’effectuaient en Italie du XVIe au XIXe siècle les élites européennes désireuses de s’immerger dans la culture classique afin de parfaire leur éducation d’honnête homme. Dès le XVe siècle des artistes tels que Jean Fouquet et Van der Weyden avaient ouvert la voie. Mais lors des siècles suivants, l’engouement devint général. Rome est en effet alors le centre des arts où s’élaborent les nouvelles théories. Winckelmann y découvre l’art grec et invente l’histoire de l’art. Goethe en tête, l’Europe s’y précipite et l’aristocratie britannique fait du voyage le terme obligé de l’éducation de sa jeunesse, qu’en vieux français elle nomme le Grand Tour. C’est à ces jeunes tourists que Canaletto doit son succès avant que Stendhal ne rende le mot au français en publiant en 1838 ses Mémoires d’un “touriste”. Notre colloque constitue donc une invitation au voyage dans l’espace mais aussi dans le temps. Il permettra de redécouvrir un moment enchanteur et fondateur de l’histoire – et singulièrement de l’histoire de l’art – en allant sur la rencontre d’une culture partagée pendant près de cinq siècles par l’Europe entière.

Vous évoquez « une culture partagée ». Pouvez-vous nous la définir brièvement et nous dire en quoi elle était « partagée » ?

Il s’agit bien sûr de la culture classique qui, dans le sillage de la Renaissance, suscite l’émerveillement des élites du Vieux Continent, notamment à la faveur de la découverte d’Herculanum et de Pompéi. Ainsi de Goethe qui, après avoir connu sa première grande émotion esthétique en découvrant la cathédrale gothique de Strasbourg emblématique à ses yeux du génie germanique, tombera littéralement en pâmoison devant le plafond de la Chapelle Sixtine, ce qui lui fera dire que « Michel Ange surpasse la nature ». On peut donc parler de « culture partagée » dans la mesure où cet engouement dépasse les frontières nationales et linguistiques du continent, soudain uni par un même engouement dont témoignent également les nombreux tableaux rapportés d’Italie dans leurs châteaux et manoirs par les fils de Lords britanniques : vues de Venise par Canaletto ou les Guardi, scènes du Vésuve par Volaire sans oublier les portraits réalisés par Rosalba Carriera ou Pompeo Batoni. En découvrant, par exemple, le portrait d’un colonel écossais en kilt posant avec son épée devant le Colisée, on prend la mesure de cette passion partagée pour l’Italie jusque dans les brumes de l’Écosse. Le classicisme était la modernité de l’époque. À certains égards, cette culture dépassait même les clivages idéologiques et les fractures politiques. Il y avait ceux qui étaient allés à Rome et ceux qui n’y étaient pas allés. On sait ainsi que, durant la Terreur, le peintre français Hubert Robert échappa à la guillotine grâce à l’intervention de Jacques-Louis David – qui pourtant n’était pas un modéré puisqu’il avait, en revanche, voté la mort du Roi -, parce qu’il avait reconnu en Robert un « romain ».

Colloque "Grand Tour"Cet engouement pour l’Italie s’est donc maintenu malgré les nombreux soubresauts politiques qui ont agité l’Europe durant cette période ?

Oui, un bon exemple en est d’ailleurs donné par l’Académie de France à Rome, créée par Louis XIV avant d’être installée villa Médicis par Napoléon et qui, comme on le sait, perdure aujourd’hui. Toutefois, les révolutions et les guerres qui ont agité l’Europe, à la fin du XVIIIe siècle, ont bien sûr considérablement perturbé le déroulement du Grand Tour. Elles ont aussi influencé le parcours des jeunes artistes européens. Ainsi, sous la contrainte des événements de la Révolution, de nombreux artistes quittèrent, à la fin du XVIIIe siècle, Paris ou Rome afin de trouver refuge dans d’autres villes. Cela n’est d’ailleurs pas tout à fait étranger à l’émergence, avec Clérisseau, les frères Adam ou Cassas, de la figure du dessinateur voyageur. En effet, les jeunes peintres qui se rendaient en Italie ne restaient pas tous à Rome. Sous l’influence de l’historien d’art Johann Joachim Winckelmann, ils se lancèrent dans de véritables explorations à la recherche de ruines encore méconnues enfouies dans les broussailles pour retrouver des vestiges de l’art antique. Cette quête constitue une véritable révolution esthétique. Il faut en effet savoir qu’au milieu du XVIIIe siècle on ne savait pas distinguer une statue grecque d’une statue romaine. Pour y parvenir, il faudra attendre que Winckelmann se plonge dans Rome au point de se convertir au catholicisme et qu’il publie sa célèbre étude consacrée à l’Apollon du Belvédère. Cette époque voit donc des apports considérables à la culture qui est la nôtre.

Justement, cet art et cette culture ont-ils encore un message à nous délivrer aujourd’hui ? Peuvent-ils nous aider à décrypter notre monde ou s’agit-il plutôt d’une matière réservée à un petit public de chercheurs ?

Pour ma part, je m’insurge contre l’idée selon laquelle l’histoire de l’art ne pourrait intéresser qu’un cercle restreint d’érudits. Je suis au contraire persuadé que la culture de l’art est un facteur d’épanouissement intellectuel autant que de mixité culturelle, d’intégration et de développement économique, si bien qu’elle a naturellement vocation à intéresser tout un chacun. C’est la raison pour laquelle j’ai fondé, voici plus d’une vingtaine d’années, l’association Art Culture Connaissance et, plus récemment, l’Association euroméditerranéenne pour l’histoire de l’art et l’esthétique (AEPHAE) sous l’égide de laquelle est organisé ce colloque avec le précieux soutien de la Bibliothèque départementale des Bouches-du-Rhône et de LECLERE-Maison de ventes aux enchères. Si bien que, comme nos précédents colloques, celui-ci s’adresse au grand public. Aujourd’hui, on pense volontiers que l’art se résume à la liberté d’expression tandis que l’histoire de l’art serait rébarbative. La pratique des immenses artistes ayant fait le voyage d’Italie du XVe au XIXe siècle nous apprend le contraire. En effet, alors qu’il s’agissait d’esprits éminemment libres, ils ne craignaient nullement de développer leur créativité en allant puiser aux sources de l’art classique, non pour le copier servilement mais pour explorer de nouveaux horizons et ouvrir de nouvelles pistes de création.

Et bien sûr, la compréhension pleine et entière de leurs œuvres exige également de disposer d’un minimum de connaissance…

Bien entendu, car de la sorte on est en mesure de mieux comprendre ce que les artistes voulaient exprimer et l’on découvre tout un monde. Je ne prendrai qu’un exemple : la couverture du programme de notre colloque est illustrée par un tableau de Tischbein représentant Goethe dans la campagne romaine en 1787. Sans le secours de l’histoire de l’art, ce tableau ne peut être appréhendé que selon des critères purement subjectifs du type « J’aime » ou « Je n’aime pas ». En revanche, après avoir suivi un colloque tel que le nôtre, on sera en mesure d’aller au-delà, de comprendre que ce personnage revêtu d’un large chapeau et allongé dans la campagne romaine symbolise la ferveur inattendue des élites de l’Europe du Nord pour la culture classique née sur les rives de la Méditerranée… Le tableau prend alors tout son sens. L’histoire de l’art permet donc d’apprécier les objets d’art dans toutes leurs dimensions et d’aller au plus près de ce que l’artiste voulait exprimer. Cette approche ne supplante pas le jugement esthétique mais elle le complète. C’est, du reste, ce qu’a très bien compris Damien Leclère, commissaire-priseur marseillais passionné par l’art qui a l’intelligence de soutenir non seulement l’organisation de ce colloque mais d’accueillir tout au long de l’année les conférences organisées par l’AEPHAE dans sa maison de ventes. Dans la pratique quotidienne de son métier, il a en effet pu vérifier que ce qui donne de la valeur à un objet, ce n’est pas sa seule forme, mais son histoire et la façon dont il s’inscrit dans l’histoire de l’art et dans celle de l’humanité.

Plus globalement, vous défendez aussi l’idée selon laquelle l’histoire de l’art contribue à l’épanouissement individuel et à l’harmonie sociale. Vous pensez donc qu’elle est insuffisamment enseignée en France ?

Cette lacune relève pour moi de l’évidence. Pour s’en convaincre, il suffit de demander à des bacheliers de vous citer les équivalents de Molière, Racine ou Hugo dans le domaine de la peinture ! La plupart du temps, ils restent cois, parce qu’à aucun moment de leur scolarité ils n’ont bénéficié d’un enseignement portant sur l’histoire de l’art. Cela handicape non seulement le développement de leur sensibilité artistique mais aussi leur capacité à comprendre le monde dans lequel ils vivent et donc à s’y situer. Les aristocrates anglais qui envoyaient leurs enfants parfaire leur éducation en Italie l’avaient bien compris : on ne peut être un homme accompli sans disposer d’une solide culture et donc d’un minimum de connaissances en art. Je crois que nos contemporains pâtissent d’un grave manque de repères qui débouche fréquemment sur un profond trouble identitaire. Nos sociétés souffrent d’un certain manque de profondeur historique. Nous avons progressivement évacué le passé pour ne plus valoriser que le présent, l’immédiat… Et de la sorte, loin de fabriquer des hommes libres, nous nous enfermons dans un monde réduit au présent, à l’immédiat, à l’éphémère. Et nous hypothéquons même l’avenir : car pour aller de l’avant en confiance, il faut aussi savoir d’où l’on vient. Or, l’histoire de l’art permet cela : en apprenant à décrypter les formes qui nous entourent, ces connaissances redonnent du sens à notre environnement, elles permettent de nous inscrire dans l’espace et dans le temps. Un exemple concret : après avoir suivi notre colloque sur le Grand Tour, aucun participant ne pourra plus regarder du même œil l’architecture néo-classique de nos édifices publics. En effet, il ne verra plus seulement des bâtiments à colonnades, mais aussi le témoignage de l’émergence d’une morale sécularisée valorisant une nouvelle forme de vertu civique distincte de la morale religieuse. L’histoire de l’art n’est donc décidément pas un passe-temps d’érudit. Elle peut aider nos contemporains à relever les défis présents et à venir et notamment à retrouver un certain équilibre dans une société dans laquelle tout s’accélère tellement qu’elle en devient tourbillonnaire. Du reste, le succès des conférences que nous organisons tout au long de l’année au sein et avec le soutien de LECLERE-Maison de ventes aux enchères démontre qu’il y a une forte appétence en la matière.

Propos recueillis
par Christophe Blanc

Pour aller plus loin : Téléchargez le programme complet et le dossier de presse du colloque sur “L’Académie de France à Rome et la culture européenne du Grand Tour”. Consultez l’annonce de la prochaine conférence organisée par l’AEPHAE au sein de LECLERE-Maison de Ventes consacrée à Fernand Léger et à son musée du village de Biot dans les Alpes-Maritimes.

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