Une aquarelle de Victor Brauner ressuscite l’atmosphère surréaliste de la villa Air-Bel

Le 11 mars 2013 par Damien Leclere

Une aquarelle offerte en 1941 par le peintre surréaliste Victor Brauner à une infirmière marseillaise sera proposée à la vente par Leclere-Maison de ventes le 13 avril prochain. Une excellente occasion d’évoquer l’étrange atmosphère de liberté et de créativité qui régnait à la célèbre villa Air-Bel où s’étaient retrouvés les plus grandes figures du surréalisme européen dans l’attente et l’espoir de gagner l’Amérique…

Aquarelle Victor Brauner

Aquarelle offerte en 1941 à l’infirmière qui le soigna à Marseille, proposée à la vente par Leclere-Maison de ventes le 13 avril 2013.

« Souvenir de la chambre n°4… » Écrite à la plume par Victor Brauner sur l’aquarelle qu’il offrit en 1941 à son infirmière marseillaise, cette courte dédicace n’évoque pas seulement des souvenirs personnels. Elle fait aussi rejaillir tout un pan de l’histoire de Marseille, au temps de l’Occupation.

Villa Air-Bel : une microsociété
surréaliste au cœur de Marseille

Après la défaite française face aux armées du Reich, nombre d’intellectuels et d’artistes mal vus de l’occupant pour leur engagement anti-nazi, gagnèrent en effet la cité phocéenne dans l’espoir de s’y embarquer pour des cieux plus cléments. Ils y venaient d’autant plus nombreux qu’ils savaient pouvoir y bénéficier du soutien de l’ancien journaliste américain Varian Fry. Mandaté par l’Emergency Rescue Committee de son pays pour aider à l’exfiltration de personnalités anti-nazies vers le Nouveau Monde, cet homme au tempérament d’aventurier et aux idéaux libéraux bien affirmés avait l’oreille d’Eleanor Roosevelt. Il est ainsi devenu le protecteur inespéré des plus grandes figures du surréalisme.
Dans la vaste villa Air-Bel qu’il louait dans le quartier de La Pomme, au 63 de l’avenue Jean Lombard,  grâce à la générosité de Mary Jayne Gold, une riche héritière mondaine et anticonformiste, on pouvait notamment croiser André Breton, Marcel Duchamp, Wilfredo Lam, André Masson, Max Ernst, Marc Chagall, René Char, Frédéric Delanglade, Oscar Dominguez et… Victor Brauner.

Breton et Brauner-villa Air Bel

André Breton et Victor Brauner dans les jardins de la Villa Air-Bel, en janvier 1941 (Photo issue des Archives Aube Breton reproduite in « Le Jeu de Marseille. Autour d’André Breton et des Surréalistes à Marseille en 1940-1941 », sous la direction de Danièle Giraudy, Musées de Marseille, Editions Alors Hors du Temps, juillet 2003).

Rebaptisée « Chateau Espère-visa » par ses résidents et visiteurs occasionnels, cette vaste bastide Napoléon III entourée d’un grand domaine planté d’ormes, d’acacias et d’oliviers était un havre de paix dans le chaos de l’époque. Si bien qu’il y a régné, de 1940 à 1941, une atmosphère de liberté et de créativité d’autant plus improbable et débridée que ses locataires redoublaient d’inventivité pour tromper, au fil des jours et des soirées, les angoisses de l’attente. « Les surréalistes ont reconstitué à la villa Air-Bel une microsociété. Ils s’y retrouvaient pour des cadavres exquis, des discussions interminables ou des soirées poétiques », relate l’historien d’art Didier Semin (1).

Création du Jeu de Marseille,
modèle d’humour ésotérico-subversif

Si ce n’était la crainte d’être un jour arrêtés – comme ils le furent tous brièvement lors la visite du Maréchal Pétain à Marseille – la vie était étrangement douce et insouciante pour les résidents de la villa qui, grâce à leurs mécènes, furent même relativement épargnés par les privations caractérisant l’époque. S’ils en étaient réduits, eux aussi, à la consommation régulière de rutabagas et topinambours, il paraît que le vin ne leur était pas compté ! Enfin, ils bénéficiaient des friandises confectionnées par la coopérative « Croque-Fruits » qui, pour les aider, employait certains d’entre eux, dont Victor Brauner.
Miracle de la promiscuité imposée à ces talents, nombre des œuvres réalisées à la villa Air-Bel sont collectives. Elles ont été créées au fil des jeux créatifs dont les surréalistes étaient férus. Comme l’écrit Danièle Giraudy, « la grande bibliothèque d’Air-Bel, décorée de papiers peints panoramiques à sujets mythologiques, les rassemble chaque jour, comme ils le faisaient à Paris, pour des lectures, des créations collectives où ils surenchérissent d’invention. Ces jeux colorés, dessinés ou écrits deviennent proverbes ou cadavres exquis » (2).

Jeu de Marseille - Hegel

Projet de carte “Hegel”, réalisé par Victor Brauner pour le “Jeu de Marseille”, actuellement conservé par le Musée Cantini suite à la donation Aube et Oona Elléouët en mémoire de Varian Fry.

Ils ont aussi abouti à la création du fameux « Jeu de Marseille », des cartes de Tarot reflétant le goût du petit groupe pour l’humour subversif et les références ésotérico-révolutionnaires. Ils décident ainsi de destituer le roi et la reine « de leur pouvoir depuis longtemps révolu » et « déchargent intégralement l’ancien valet de son rang subalterne » (3). De façon plus significative encore, certaines cartes sont baptisées du nom de personnalités chères au cœur des surréalistes : Freud, Sade, Hegel, Lautréamont, Pancho Villa, Baudelaire, etc. C’est après tirage au sort des figures, que les vingt deux cartes sont dessinées par chacun des compères. Victor Brauner est, pour sa part, chargé de réaliser les figures de la medium suisse Hélène Smith et de Georg Wilhelm Friedrich Hegel.

Victor Brauner, peintre surréaliste à tendance ésotérique

Parmi le groupe de la Villa Air-Bel, Victor Brauner occupe une place à part. D’abord parce qu’à la différence de la plupart de ses compagnons, il n’a finalement jamais gagné l’Amérique… Lorsque le 15 mai 1942, il répond, depuis les quais, au salut que lui adresse Marcel Duchamp embarqué sur le Maréchal Lyautey en partance pour New York, il comprend que, lui, ne partira pas. Comme l’écrit Yasmine Youssi, « Brauner n’a pas la stature d’André Breton, la protection de mécènes comme Duchamp, l’amour et les millions de la collectionneuse Peggy Guggenheim, qui a embarqué avec elle Max Ernst, son dernier amant. Son seul viatique ? Une fausse carte d’identité qui le dit alsacien » (4).
Une fable bien sûr, puisque Victor Brauner est né bien plus loin à l’Est, très exactement à Piatra Neamt, ville de Roumanie où il voit le jour le 15 juin 1903 dans une famille juive atypique. Etudiant à l’École des Beaux-Arts de Bucarest de 1921 à 1923, il a été tour à tour communiste dans ses jeunes années, dadaïste puis surréaliste. Une adhésion au mouvement fondé par André Breton qui s’explique notamment par son goût pour les arrière-mondes et pour l’étrange. Fortement marqué par les séances de spiritisme de son père, auxquelles il assistait en secret, et par la forte excitation que provoqua chez lui le passage de la comète de Halley en 1911, Victor Brauner a été perpétuellement en quête d’un monde invisible et de vérités aussi primordiales que cachées. « Le rapport qu’il entretient avec le cosmos fait référence à une expérience médiumnique et prophétique vécue comme un principe guidant sa vie et son œuvre », écrit Véronique Serrano (5).
Ses nouveaux amis parisiens prenaient du reste très au sérieux sa disposition au surnaturel. Un événement singulier y avait fortement contribué. En 1938, lors d’une soirée de beuverie à Montparnasse en compagnie d’Oscar Dominguez et Esteban Francès, Victor Brauner avait reçu un verre en plein visage et perdu son œil gauche. Or, sept ans auparavant, il avait réalisé son célèbre Autoportrait à l’œil arraché, désormais propriété du Musée national d’Art moderne de Paris. Chacun, y compris Brauner lui-même, ne manquait pas d’y voir une preuve de ses dons de prémonition…

Un primitivisme né des contraintes de la guerre

Autre trait distinctif de Victor Brauner : alors que certains de ses camarades affirmaient un goût prononcé pour l’humour – parfois même pour l’humour potache -, lui se distinguait par un certain sérieux et même une forme de gravité. Pour Véronique Serrano, « il ne fait pas éclater les conventions par goût de la subversion mais par conviction de la primauté de l’inconnu, de tout ce qui est supra humain. Cet état d’esprit le rapproche des civilisations anciennes, dont il extrait du vocabulaire symbolique et formel, des figures et des signes nouveaux, rappelant les configurations astrologiques et autres signes géomantiques » (6).
C’est cette veine qu’il creusera lorsque, après le départ de ses camarades de la villa Air-Bel et l’extradition de Varian Fry par les autorités de Vichy, il alla se réfugier, à compter de 1942, dans le village de Remollon, dans les Alpes-de-Haute-Provence, où il sera aidé par le poète René Char, alias Capitaine Alexandre dans la Résistance. « Un paradoxe cruel fait de cette période de privations très rude, un moment décisif dans l’art de Brauner », écrit Didier Semin (7). En effet, « en l’absence de toiles, de châssis, de pigments, il invente une technique de peinture à la cire et au brou de noix où s’incarneront magistralement ses obsessions, pour une grande part liées à l’ésotérisme et à la magie ». Et d’ajouter : « Il n’est pas exagéré de dire que le primitivisme qui caractérise la part aujourd’hui la mieux connue de son œuvre est né des contraintes liées à la pauvreté et à la pénurie, durant les années de guerre. »

 Le témoignage émouvant d’une parenthèse enchantée

Ces années passées dans la clandestinité ont-elles accentué aussi son goût de plus en plus prononcé pour la solitude ou cette dernière n’est-elle que le reflet de l’importance croissante prise par sa vie intérieure ? Toujours est-il qu’après-guerre, le peintre ne renouera pas avec ses camarades de jeunesse, allant même jusqu’à rompre officiellement avec le surréalisme en 1948, lors de l’exclusion de Roberto Matta. Le temps des virées entre copains à Montparnasse est bien révolu. Celui des jeux de la villa Air-Bel aussi.
Cela n’en donne que plus de prix à l’aquarelle mise en vente le 13 avril à Marseille. Cet énigmatique profil féminin posé sur de frêles épaules et tout illuminé par d’immenses yeux fut offert par Victor Brauner à Camille Quérel. Infirmière dans une clinique de la rue Paradis où séjourna brièvement le peintre en octobre 1941, celle-ci conserva toute sa vie cette œuvre punaisée au mur de son appartement ! C’est un témoignage émouvant de la parenthèse enchantée dont Marseille fut le théâtre, en marge des tumultes de l’Histoire.

Notes :
(1) « L’art en guerre. France 1938-1947 », catalogue de l’exposition qui s’est tenue au Musée d’art moderne de la ville de Paris du 12 octobre 2012 au 17 février 2013, Paris Musée Editions, octobre 2012, 495 p.
(2) « Le Jeu de Marseille, Autour d’André Breton et des Surréalistes à Marseille en 1940-1941 », sous la direction de Danièle Giraudy, Musées de Marseille, Editions Alors Hors du Temps, juillet 2003, 142 p.
(3) « Le Jeu de Marseille », dans La Clé des champs, 1953 in Œuvres complètes, tome 3, éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, Paris, 1999.
(4) « Victor Brauner, itinéraire d’un peintre juif sous l’Occupation », par Yasmine Youssi, in Télérama n°3275, 20/10/12.
(5), (6) Notice consacrée à Victor Brauner dans le catalogue « Musée Cantini. Acquisitions récentes », Editions Artlus/Ville de Marseille, 2004.
(7) Notice consacrée à Victor Brauner dans le catalogue « L’art en guerre. France 1938-1947 », op. cit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *